Par Franck OLIVIER – Conseiller Municipal à SAGY de 2014 à 2020
Citoyen de proposition

8 mai 1945 – 8 mai 2022 :  » Plus jamais ça « 

Lundi 9 mai 2022, Vladimir Poutine a prononcé un discours pour célébrer la fin de la Grande Guerre patriotique, dans le cadre de festivités militaires à la gloire de la grandeur d’un pays qui prétend se battre contre le néonazisme des Ukrainiens. Hier, c’est Volodymyr Zelensky, président d’un pays agressé et ravagé par les bombes russes, debout devant les ruines d’un immeuble bombardé, qui a prononcé un discours pour condamner Poutine sans jamais le nommer.

Le voici traduit en intégralité en français par Bérengère Viennot :

Le printemps peut-il être noir et blanc? Février peut-il durer éternellement? Les mots si précieux peuvent-ils perdre toute valeur? Hélas, l’Ukraine connaît la réponse à toutes ces questions. Hélas, la réponse est « oui ».

Chaque année, le 8 mai, à l’unisson de tout le monde civilisé, nous honorons tous ceux qui ont défendu la planète contre le nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale. Des millions de vies perdues, de destins mutilés, d’âmes torturées et des millions de raisons de dire à la face du mal: plus jamais ça!

Nous connaissions le prix payé par nos ancêtres pour acquérir cette sagesse. Nous savions à quel point il était important de la protéger et de la transmettre à la postérité. Mais nous ne nous doutions pas que notre génération serait le témoin de la profanation de ces mots, dont il s’est avéré qu’ils n’incarnaient pas la vérité pour tout le monde.

Cette année nous disons « plus jamais ça », mais d’une autre manière. « Plus jamais ça » résonne différemment à nos oreilles. Les mots sont douloureux, cruels. Sans point d’exclamation, mais avec un point d’interrogation. Vous avez dit: plus jamais ça? Parlez-en donc à l’Ukraine.

Le 24 février, le mot « jamais » a été effacé. Bombardé, pilonné. Par des centaines de missiles à 4h du matin, qui ont réveillé l’Ukraine tout entière. Nous avons entendu de terribles explosions. Nous avons entendu: « ça » revient!

La ville de Borodianka est une des nombreuses victimes de ce crime! Derrière moi s’en trouve un des nombreux témoins! Pas une installation militaire, pas une base secrète, un simple bâtiment de neuf étages. Peut-il être une menace pour la Russie, qui représente un huitième de la surface terrestre, la deuxième armée du monde, un État nucléaire? Peut-il exister quelque chose de plus absurde que cette question? La réponse est oui.

Des bombes explosives de 250 kilos, dont la superpuissance s’est servie pour bombarder cette petite ville. Qui est en état de choc. Aujourd’hui, elle ne peut plus dire: « plus jamais ça »! Elle ne peut plus rien dire, aujourd’hui. Mais ici, tout est clair, et les mots sont inutiles.

Regardez cette maison. À cet endroit, il y avait des murs. Avec des photos. Et sur ces photos figuraient ceux qui, autrefois, ont traversé l’enfer de la guerre. Cinquante hommes envoyés en Allemagne pour des travaux forcés. Ceux qui ont été brûlés vifs quand les nazis ont incendié plus de cent maisons ici.

Deux cent cinquante soldats morts sur les fronts de la Seconde Guerre mondiale, et au total presque 1.000 habitants de Borodianka qui se sont battus et ont vaincu le nazisme. Pour être sûr que « plus jamais ça ».

Ils se sont battus pour l’avenir d’enfants, pour la vie que l’on menait ici jusqu’au 24 février dernier.

Imaginez des gens qui vont se coucher dans chacun de ces appartements. Ils se souhaitent bonne nuit. Éteignent la lumière. Étreignent leurs proches. Ferment les yeux. Ils rêvent de quelque chose. Le silence est total. Ils s’endorment tous, sans savoir que tous ne se réveilleront pas. Ils dorment à poings fermés. Ils font des rêves agréables. Mais dans quelques heures ils seront réveillés par des explosions de missiles. Et quelqu’un ne se réveillera plus jamais. Plus jamais.

Le mot « jamais » a été retiré de ce slogan. Amputé pendant la soi-disant opération spéciale. Ils nous ont planté un couteau dans le cœur et en nous regardant droit dans les yeux ils ont dit « ce n’est pas nous! » Ils ont torturé avec les mots « tout n’est pas tout blanc ou tout noir ». Ils ont tué « plus jamais ça », et dit « on peut recommencer ».

Et c’est ce qui s’est passé. Les monstres ont recommencé. Et nos villes, qui avaient survécu à une occupation si abominable que quatre-vingts années n’avaient pas suffi pour l’oublier, ont vu revenir l’occupant. Elles ont connu la seconde date d’occupation de leur histoire. Certaines villes, comme Marioupol, la troisième. Pendant les deux années d’occupation, les nazis ont tué 10.000 civils ici. En deux mois d’occupation, la Russie en a tué 20.000 [à Marioupol, ndlr].

Des dizaines d’années après la Seconde Guerre mondiale, les ténèbres se sont de nouveau abattues sur l’Ukraine. Et elle est redevenue noire et blanche. Encore! Le mal est revenu. Encore! Vêtu d’un uniforme différent, avec un slogan différent, mais dans le même but. Une reconstitution sanglante du nazisme a été organisée en Ukraine. Une répétition fanatique de ce régime. Ses idées, ses actes, ses mots et ses symboles. Une reproduction maniaque de ses atrocités et d’un « alibi », supposé octroyer un but sacré au mal. La répétition de ses crimes et même des tentatives de surpasser le « maître » et de le supplanter sur le piédestal du plus grand mal de l’histoire humaine. Il établit un nouveau record du monde de xénophobie, de haine, de racisme et du nombre de victimes possibles.

Plus jamais ça! C’était l’ode d’un sage! L’hymne du monde civilisé! Mais quelqu’un a fait une fausse note. Déformé le « plus jamais ça » avec les notes du doute. L’a réduit au silence pour entamer son aria mortelle, celle du mal. Tous les pays qui ont vu de leurs yeux les horreurs du nazisme le voient clairement. Et aujourd’hui, ils font l’expérience d’un terrible déjà-vu. Ils les voient revenir!

Tous les pays qui ont été marqués comme étant de « troisième classe », comme des esclaves privés du droit d’avoir leur propre État ou simplement d’exister, entendent ces déclarations qui exaltent une nation et effacent d’un trait toutes les autres. Elles prétendent que vous n’existez pas vraiment, que vous avez été créé de façon superficielle et que par conséquent, vous n’avez aucun droit. Tout le monde entend la langue du mal. Encore une fois!

Et ensemble, ils reconnaissent la douloureuse vérité: nous n’avons même pas tenu un siècle. Notre «plus jamais ça» a tenu soixante-dix-sept ans. Nous avons manqué le mal. Il a ressuscité. Encore, et maintenant!

Cela, tous les pays et les nations qui soutiennent l’Ukraine l’ont compris. Et malgré le nouveau masque de la bête, ils l’ont reconnue. Parce que contrairement à certains, ils se souviennent de ce pour quoi et de ce contre quoi nos ancêtres se sont battus. Ils n’ont pas confondu les deux, ne les ont pas permutés, n’ont pas oublié. Les Polonais n’ont pas oublié, eux sur les terres de qui les nazis ont entamé leur marche et où ils ont tiré le premier coup de feu de la Seconde Guerre mondiale. Ils n’ont pas oublié comment le mal commence par vous accuser, par vous provoquer, par dire que vous êtes l’agresseur et puis vous attaque à 4 h 45 du matin en disant que c’est de l’autodéfense. Et ils ont vu comment cela avait été reproduit dans notre pays. Ils se souviennent de Varsovie détruite par les nazis. Et ils voient ce qui a été infligé à Marioupol.

Les Britanniques n’ont pas oublié comment les nazis ont détruit Coventry, bombardée quarante-et-une fois. Le son de la Sonate au clair de lune de la Luftwaffe, lorsque la ville a été bombardée sans discontinuer pendant onze heures. Comment son centre historique, ses usines, la cathédrale Saint-Michel ont été détruits. Et ils ont vu les missiles frapper Kharkiv. Comment son centre historique, ses usines et la cathédrale de l’Assomption ont été frappés. Ils se souviennent de Londres bombardée cinquante-sept nuits d’affilée. Ils se souviennent des V2 frappant Belfast, Portsmouth, Liverpool. Et ils voient les missiles de croisière frapper Mykolaïv, Kramatorsk, Tchernihiv. Ils se souviennent du bombardement de Birmingham. Et ils voient sa ville-sœur, Zaporijia, être touchée.

Les Néerlandais se souviennent. Ils se souviennent que Rotterdam est devenue la première ville à être complètement détruite, quand les nazis ont lâché 97 tonnes de bombes sur elle.

Les Français se rappellent. Ils se rappellent Oradour-sur-Glane, où les SS ont brûlé vifs 500 femmes et enfants. Les pendaisons de masse à Tulle, le massacre dans le village d’Ascq. Des milliers de personnes dans une manifestation de résistants dans Lille occupée. Ils ont vu ce qui a été fait à Boutcha, Irpine, Borodianka, Volnovakha et Trostianets. Ils voient l’occupation de Kherson, Melitopol, Berdiansk et d’autres villes où les gens ne se rendent pas. Des milliers d’entre eux participent à des manifestations pacifiques, qui dépassent la puissance des occupants, et tout ce que eux peuvent faire, c’est tirer sur des civils.

Les Tchèques n’ont pas oublié. Comment en moins d’une journée, les nazis ont rasé Lidice, ne laissant que des cendres du village. Ils ont vu la destruction de Popasna. Même les cendres ont disparu. Les Grecs qui ont survécu aux massacres et aux exécutions dans tout le territoire, le blocus et la Grande Famine, n’ont pas oublié.

C’est aussi resté dans le souvenir des Américains qui ont combattu le mal sur deux fronts. Qui ont vécu Pearl Harbor et Dunkerque avec les Alliés. Et ensemble, nous traversons des batailles nouvelles qui ne sont pas moins difficiles. C’est aussi gravé dans la mémoire de tous les survivants de la Shoah –comment un pays peut en haïr un autre.

Les Lituaniens, les Lettons, les Estoniens, les Danois, les Géorgiens, les Arméniens, les Belges, les Norvégiens et beaucoup d’autres ne l’ont pas oublié –tous ceux qui ont souffert du nazisme dans leur pays et tous ceux qui l’ont vaincu dans la coalition contre Hitler.

Hélas, il y a ceux qui, ayant survécu à tous ces crimes, après la perte de millions de personnes qui se sont battues pour la victoire et l’ont remportée, profanent leur mémoire et leurs exploits aujourd’hui.

Celui qui a permis le bombardement des villes d’Ukraine depuis son pays. Des villes qui ont été libérées, avec nos ancêtres, par ses ancêtres à lui.

Celui qui a craché au visage de son « Régiment immortel » en plaçant à ses côtés les bourreaux de Boutcha. Et qui a mis toute l’humanité au défi. Mais en oubliant le principal: le mal, quel qu’il soit, finit toujours de la même manière. Il disparaît.

Compatriotes ukrainiens! Aujourd’hui, en ce « jour du souvenir et de la réconciliation », nous rendons hommage à tous ceux qui ont défendu leur patrie et le monde contre le nazisme. Nous prenons acte des exploits du peuple ukrainien et de sa contribution à la victoire de la coalition contre Hitler.

Explosions, tirs, tranchées, blessures, famine, bombardements, blocus, exécutions de masse, opérations punitives, occupation, camps de concentration, chambres à gaz, étoiles jaunes, ghettos, Babi Yar, Khatyn, captivité, travaux forcés. Ils sont morts pour que chacun de nous apprenne ce que ces mots signifient dans les livres, pas de notre propre expérience. Mais les choses ne se sont pas passées ainsi. Et c’est une injustice pour eux tous. Mais la vérité vaincra. Et nous surmonterons tout!

Le mot « Werwolf » en est la preuve. C’est le nom de l’ancien siège et bunker de Hitler près de Vinnytsia. Il n’en reste que quelques pierres. Des ruines. Les ruines d’une personne qui se croyait grande et invincible. C’est un repère pour nous tous, et pour les générations futures. Ce pour quoi nos ancêtres se sont battus. Et ont prouvé qu’aucune incarnation du mal ne peut échapper à ses responsabilités. Ni se cacher dans un bunker. Il n’en restera pas une pierre. Nous surmonterons tout. Et nous en avons la certitude, parce que notre armée et notre peuple sont les descendants de ceux qui ont vaincu le nazisme. Donc ils vaincront de nouveau.

Et la paix reviendra. Enfin, elle reviendra!

Nous vaincrons l’hiver, qui a débuté le 24 février, se poursuit ce 8 mai, mais finira par s’achever, fondu par le soleil ukrainien! Et nous vivrons notre aube ensemble, tout le pays réuni. Les familles, les proches, les amis, les personnes aimées, seront de nouveau réunis! Enfin, de nouveau réunis! Et sur les villes et les villages qui auront été occupés temporairement, notre drapeau flottera de nouveau. Enfin! Et nous nous rassemblerons. Et il y aura la paix. Enfin la paix! Fini les rêves en noir et blanc, seulement un rêve en bleu et jaune. Enfin! C’est pour cela que nos ancêtres se sont battus.

Honneur éternel à ceux qui se sont battus contre le nazisme! Souvenir éternel de ceux qui ont péri pendant la Seconde Guerre mondiale!

Tatiana allaitant dans le métro de Kiev.

« La Madone de Kiev« , est devenue un symbole de toutes les mères d’Ukraine

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