Par Franck OLIVIER – Conseiller Municipal à SAGY de 2014 à 2020
Citoyen de proposition

« La moisson » au cinéma

Pour fêter la fin de ce millésime 2021 chahuté par la pluie, allons au cinéma voir des films qui nous racontent deux histoires du monde agricole sur le thème de la moisson, en URSS et aux USA.

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Tiré du roman « La Moisson » de Galina Nikolaeva, le film « La Moisson – ou le retour de Vassili Bortnikov » a été produit en 1952 en URSS par Vsevolod Poudovkine.

Après cinq ans passé à l’hôpital à la suite de traumatismes subis pendant la guerre, Vassili Bortnikov, ancien président de kolkhoze, revient au village et découvre que, le croyant mort à la guerre, sa femme Avdotia a pris un autre compagnon Stepan Mokhov. Vassili chasse son remplaçant, lequel devient mécanicien à l’atelier de réparation de machines agricoles (SMT : « Stations de Machines et de Tracteurs ). Vassili est élu président de kolkhoze mais la moisson menace ruine.

Ce film idéologique présente le bonheur du travail collectif en opposant les populations agricoles du kolkhoze à celle, industrielle, appartenant aux « Stations de Machines et de Tracteurs » (SMT). Ces grandes entreprises d’État indépendantes créées en 1930 louaient leur service aux kolkhozes. Elles géraient, entretenaient et possédaient le matériel agricole, moissonneuses-batteuses, tracteurs, assurant le labourage et les ouvriers des SMT bénéficiaient de droits sociaux que les agriculteurs des kolkhozes n’avaient pas. Dans le film de Poudovkine les machines sont présentées dans des circonstances peu flatteuses : elles tombent constamment en panne! La confrontation des populations agricoles du kolkhoze et industrielles appartenant à la SMT « Stations de Machines et de Tracteurs » s’illustrait déjà dans un précédent film :

La même année qu’était produit le film de Poudovkine, un haut dirigeant du Parti communiste de l’Union soviétique, Gueorgui Malenkov, déclarait à la tribune du congrès du Parti Communiste « que le problème du blé était résolu avec succès,définitivement et sans retour ». Cependant deux ans plus tard en 1954, lorsque Nikita Khrouchtchev prenait le pouvoir, la réalité était différente :  la récolte ne suffisait pas aux besoins, et permettait encore moins la constitution de réserves. S’opposant à Malenkov, le programme politique de Khrouchtchev visait à abolir les SMT et à transférer la maitrise des machines agricoles aux kolkhozes ce qui eut finalement lieu à partir de 1954, marquant un tournant dans le processus de « collectivisation » initié par Staline. Les images du film « La Moisson » témoignent donc du clivage entre les genres industriel et kolkhosien, deux fondements du réalisme socialiste. Et ce n’est pas un hasard s’il a été produit dans les dernières années du Stalinisme quand le pouvoir central de l’URSS et leurs dirigeants étaient confrontés à une très grave crise agricole. Le plus absurde c’est que Staline idéalisait la vie des kolkhozes et prenait ces séquences pour la réalité. Dans un passage du rapport Krouchtchev on peut relever : « c’est à travers ces films qui embellissaient la réalité que Staline connaissait la campagne et l’agriculture. De nombreux films peignaient sous de telles couleurs la vie kolkhozienne que l’on pouvait voir des tables crouler sous le poids des dindes et des oies. Staline croyait qu’il en était effectivement ainsi ».


Le bonheur du travail collectif vu par V. Poudovkine dans le film « La Moisson » en 1952

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Á l’opposé, le film américain « Les Moissons du ciel » (titre original : Days of Heaven), réalisé par Terrence Malick en 1978 est un film social montrant la dureté du travail des « gens de peu », dans une confrontation entre l’homme et la machine.


« Les Moissons du Ciel », T. Malick, 1978 : des fermiers en quête d’un travail pour survivre, dans un monde qui glisse vers la productivité de masse.

Le film commence à Chicago en 1916. Bill est ouvrier dans une fonderie mais, après une altercation avec un contremaître, il est contraint de partir pour le Texas, avec sa petite amie, Abby, qu’il fait passer pour sa sœur aînée. Engagé pour la moisson dans un grand domaine, Bill et Abby décident de circonvenir le fermier, un homme à la santé fragile et dont on dit les jours comptés, pour s’approprier sa fortune : pour cela, Abby devra se faire épouser…

À l’image d’œuvres aussi fortes que « Les Raisins de la colère », « Les Moissons du ciel » brosse un tableau de la grande agriculture au Texas (le grenier à blé des USA) au début du machinisme agricole. On voit la place grandissante que prennent les faucheuses, les batteuses alimentées par des chaudières à vapeur, leur pénétration dans un paysage jusque-là vierge de toute intrusion mécanique. Moissonner revient à suivre la machine pour récolter ce qu’elle abat et transforme. Des tonnes de céréales à ramasser et à empiler, comme lors de cette scène où, Abby, la petite amie de Bill, court après la machine. Les rapports sociaux dans ces grandes exploitations sont durs : les relations patron-régisseur-saisonniers, le travail de ceux-ci et son caractère aléatoire…

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Ces deux films permettent de découvrir le matériel utilisé à différentes périodes de l’histoire du monde agricole qu’il est possible de compléter par la visualisation d’images d’époque ou de films présentant des machines restaurées par des mécaniciens passionnés.

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Fabriqué en URSS dans le cadre du Second Plan quinquennal (1933-1937), le « STALINETS S-60 » était une copie du « CATERPILLAR Sixty » produit de 1925 à 1931 aux USA.

STALINETS S-60

CATERPILLAR Sixty

A partir de 1937 le modèle « S-60″ (moteur essence) a été remplacé par le  » STALINETS S-65″ (moteur diesel,). Au cours de la seconde guerre mondiale ces différents tracteurs ont été utilisés pour le transport des pièces d’artillerie.

Lors de l’invasion de l’URSS, du fait de leur très faible vitesse en remorquage (inférieur à 5 km/h)les tracteurs S-60 et S-65 furent souvent des prises de guerre par les troupes allemandes et servirent alors dans la Wehrmacht.

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Les machines dans le film « Les Moissons du ciel » sont une locomobile à vapeur « George WHITE 28-80 » et un tracteur « AULTMAN & TAYLOR 30-60 ».

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Georges WHITE, maréchal ferrant dans le Devon (Angleterre), immigra au Canada à la fin du XIXième siècle et s’installa avec ses fils à Brandon aussi appelé « Wheat City » (la ville du blé). En 1914 une locomobile à vapeur « George WHITE 28-80 ‘Moose’ » coûtait 4 000 $, soit l’équivalent de 110 000 $ valeur 2021 (ou 92 000 €).

L’autre tracteur à vapeur apparaissant dans le film « Les Moissons du ciel » est un Aultman & Taylor, entreprise qui à l’origine est le plus grand fabricant de machines de battage aux États-Unis. La devise de la compagnie était : « La petite quantité de grains laissée par une batteuse Aultman & Taylor n’est même pas suffisante pour nourrir un coq » / (The small amount of grain left behind by an Aultman & Taylor thresher wasn’t even  enough to feed a rooster ». Et le symbole de la marque était donc un coq affamé « Engraissé sur une pile de paille AULTMAN-TAYLOR ».

En 1910 Cornelius Aultman et Henry Taylor produisirent le premier tracteur à vapeur « The Old Trusty » (Le vieux fidèle). Le 30-60 devint rapidement très populaire, avec une réputation méritée en raison de sa fiabilité et ses performances. La compagnie déposa le bilan en 1924 suite à des problèmes financiers liés aux prémices de la crise agricole (*), c’était la fin de Aultman & Taylor.

*La Première Guerre mondiale avait été bénéfique aux États-Unis, qui avait augmenté leur production agricole afin d’exporter vers l’Europe en guerre. Pour produire plus, les agriculteurs américains avaient cultivé une surface plus importante et s’étaient équipés en tracteurs. Le plus souvent, ces investissements avaient été financés par des emprunts bancaires. La paix revenue, les agriculteurs européens reprirent leurs productions, privant les Américains d’une partie de leurs débouchés. La surproduction s’installa et les prix agricoles baissèrent. Pour faire face à la diminution de leurs revenus, certains agriculteurs augmentèrent leur production et aggravèrent encore la surproduction. Beaucoup de paysans ne parvinrent pas à rembourser leurs emprunts bancaires. Pour récupérer les capitaux prêtés, les banques saisirent le matériel et les terres, les mettant en vente à bas prix dans un marché saturé. Les paysans chassés de leurs exploitations émigrèrent vers les villes, où ils vinrent concurrencer les ouvriers industriels. Les agriculteurs dans la gêne réduisirent leurs achats de produits industriels (machines, engrais et produits de consommation courante), mettant ainsi en difficulté certaines industries.

L’Aultman&Taylor 30-60 pour un musée de la moisson modèle réduit :

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Et sur les écrans de la saison prochaine, un film futuriste : « La Moisson fast and furious ». Synopsis : au lieu de courir derrière la machine comme Abby un hologramme pilote la machine agricole avec un joystick.


Robot autonome de 156 CV AgBot de chez Claas. La mise sur le marché d’une pré série devrait se faire en 2022, coût estimé 249 500 €.

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21 août 2021 – Jean-Paul HERBIN / Saillancourt

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